OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 Tragédie sanitaire en Grèce http://owni.fr/2012/07/26/tragedie-sanitaire-en-grece/ http://owni.fr/2012/07/26/tragedie-sanitaire-en-grece/#comments Thu, 26 Jul 2012 14:27:53 +0000 Camille Gicquel http://owni.fr/?p=116976

Une banque de sang réservée aux Grecs. Le parti d’extrême droite Aube Dorée, qui a fait son entrée au Parlement le 16 juin dernier en obtenant 7 % des voix, mène actuellement une campagne de “préférence nationale” poussée à l’extrême. Le parti tente d’encourager les donneurs de sang grecs à réserver leurs dons pour leurs seuls compatriotes.

“Tous les flacons de sang que nous recueillerons seront destinés à des patients que nous aurons nous-mêmes choisis et à personne d’autre” a déclaré le parti dans un communiqué le 11 juin dernier.

Des affiches ont ainsi été placardées dans le quartier athénien de Loutsa, et de nombreux donneurs de l’hôpital Sotiria ont exprimé le souhait que leur sang soit réservé aux “Grecs d’origine”, rapporte le journal Athens News dans un article du 12 juillet. Les autorités ainsi que le directeur de l’hôpital, Yiannis Stefanou, se sont opposés à ces demandes, rappelant que le sang serait donné à tous les patients dans le besoin “sans considération de race, de couleur ou d’opinions politiques”.

Cette provocation est d’autant plus inquiétante qu’elle arrive alors que le pays connaît depuis plusieurs mois une crise économique sans précédent, à laquelle s’est ajoutée violente une crise sanitaire et sociale.

Le retour de la malaria

Selon le Centre de contrôle et de prévention des maladies (Keelpno) , la Grèce voit une augmentation notable du nombre de malades depuis 2009. Entre 120 et 130 cas de malaria ont été rapportés en 2011. “Les patients atteints de cette maladie n’ont pourtant pas quitté le pays durant les cinq dernières années” précise Reveka Papadopoulos, directrice de Médecins Sans Frontières (MSF) en Grèce. La maladie avait disparu du pays depuis une quarantaine d’année.

Le virus du Nil occidental a également fait des ravages, tuant 35 personnes en 2010 selon Reveka Papadopoulos. Le Keelpno a même été enregistré un pic de contamination à l’automne 2011, 101 cas de contamination et 9 décès ont été comptabilisés. Les chiffres de l’OMS montrent une forte propagation de la rougeole et de la coqueluche entre 2009 et 2010. Si les nations européennes se sont engagées à éradiquer ces maladies par des campagnes de vaccination, le nombre de cas rapportés ont respectivement augmenté de 7 350 % et 137 % sur la période, passant de 2 à 149 et de 27 à 64.

Représentatif du malaise social de la société grecque, le nombre de suicides a très rapidement progressé ces dernières années. Le Ministère de la santé grec a observé une augmentation de 40% au premier semestre 2011 par rapport à 2010. Le pays est passé de 2,8 suicides pour 100000 habitants en 2007 à 3,5 pour 100000 en 2009, alors même qu’il occupait les derniers rangs des pays pour cette statistique.

Explosion du VIH

L’augmentation la plus inquiétante concerne le VIH. Entre 2010 et 2011, le nombre de nouvelles contaminations a augmenté de 57% dans l’ensemble du pays selon le rapport d’activité 2012 des Nations-Unies concernant la Grèce. Sur la même période, le centre ville d’Athènes a même connu un bond record de 1 250% selon Médecins Sans Frontières (MSF). Les toxicomanes sont particulièrement concernés : avec 20% de consommateurs d’héroïne en plus en 2010 selon le centre de contrôle et de prévention des maladies, et la suspension du programme gouvernemental permettant aux drogués de disposer de seringues stériles, le constat n’est malheureusement pas surprenant. Coupes budgétaires obligent, la distribution de préservatifs aux travailleuses du sexe a également été suspendue.

La situation de la Grèce est d’autant plus préoccupante quand on la compare à un pays ayant été brisé par la rigueur : en pleine crise de la dette souveraine en 2008, l’Irlande n’a pas connu une telle poussée des maladies infectieuses et du Sida. Le graphique ci-dessous représente le nombre de nouveaux cas de VIH depuis 2007 en Grèce et en Irlande. (Il est possible de sélectionner des couleurs différentes afin de distinguer les deux pays.)

Contacté par Owni à l’occasion de la conférence internationale sur le sida qui se tenait du 23 au 27 juillet à Washington, Eric Fleutelot, directeur général adjoint de Sidaction assure que le cas grec est unique en Europe :

Les politiques de répression ont toujours favorisé le développement des épidémies. C’est la conséquence d’un appauvrissement de la population et de la baisse des dépenses de santé de l’État. Mais maintenant la Grèce fait marche arrière dans l’accès à la santé, elle régresse. Concernant le VIH, sa situation est semblable à celle des nouveaux entrants comme la Roumanie et la Bulgarie. C’est la première fois en Europe que l’on voit ce phénomène. L’Irlande, qui a connu une crise très grave en 2008, n’a pourtant pas connu de telles conséquences. Les mesures ont été moins difficiles et ont été appliquées moins longtemps.

Rigueur budgétaire

La crise économique qui frappe actuellement la Grèce n’est en effet pas étrangère à cette situation. Le pays accumulait une dette de 165.3 % en 2011 contre 142.8 % l’année précédente. Le déficit pour sa part était revenu à 9.1 % en 2011 contre 10,5 % l’année précédente sous l’effet de la “cure d’austérité” imposée par la Banque Centrale Européenne (BCE), la commission européenne et le Fonds Monétaire International (FMI).

Le gouvernement n’épargne donc aucun poste budgétaire. Suite à une augmentation annuelle moyenne de 6 % des dépenses de santé (publiques et privés cumulées) entre 2000 et 2009, les experts estiment que celles-ci ont diminué de 6.5% dans le pays en 2010. Plus concrètement, les dépenses de santé par habitant sont passées de 3 078 $ en 2008 à 3 015 $ en 2009, et à 2 729 $ en 2010 selon la banque mondiale. Des chiffres sans commune mesure avec ceux de la France qui affichait 4 941 $ en 2008, 4 840 $ en 2009 et 4 691 $ en 2010. (cf. le graphique ci-dessous qui présente les dépenses de santé entre 2007 et 2010 en Europe).

Grecs d’ethnie grecque

Porté par la situation économique difficile, le parti d’extrême droite Aube Dorée joue de la crise sanitaire pour stigmatiser les populations migrantes. Outre la campagne concernant le don du sang, il propose d’autres initiatives afin de privilégier les “Grecs d’ethnie grecque” telles que les épiceries solidaires pour les personnes en difficultés. Mais comme l’explique Eric Fleutelot, directeur général adjoint de Sidaction :

Dans la crise grecque, certaines populations sont stigmatisées. Les photos des travailleuses du sexe séropositives publiées dans les médias ont renforcé ce sentiment. Ce genre d’évènement consolide l’idée que le sida ne concerne que les prostituées, les usagers des drogues et les étrangers, ce qui est évidemment faux. Le VIH est toujours la maladie des étrangers, c’est une représentation qui ne change pas. C’est la maladie de l’autre. En Afrique noire, le VIH est la maladie apportée par les blancs, en Grèce ils considèrent qu’elle vient des étrangers.


Photographie par Agelakis (CC-byncsa)

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Le programme mal formé de Sarkozy http://owni.fr/2012/04/05/le-programme-mal-forme-de-sarkozy/ http://owni.fr/2012/04/05/le-programme-mal-forme-de-sarkozy/#comments Thu, 05 Apr 2012 17:53:17 +0000 Pierre Leibovici et Grégoire Normand http://owni.fr/?p=105050 OWNI / i>TELE , François Bayrou rejoint lentement mais sûrement les deux lanternes rouges, Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen.]]>

Mauvais temps pour les six principaux candidats à l’élection présidentielle dans le classement quotidien du Véritomètre, permettant de vérifier l’exactitude de leurs déclarations chiffrées ou chiffrables. Tout en conservant sa première place, Jean-Luc Mélenchon perd un demi point de crédibilité pour atteindre un indice global de 61,6%, tandis qu’avec 47,4% de crédibilité, François Bayrou s’éloigne définitivement de François Hollande, toujours troisième. Et rejoint les deux outsiders du classement, Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen.

Au cours des dernières 24 heures, l’équipe du Véritomètre a vérifié 51 citations chiffrées des candidats à l’élection présidentielle. Résumé des quelques faits qui ont retenu notre attention.

Nicolas Sarkozy manque de formation

Depuis l’annonce de sa candidature à l’élection présidentielle, tout le laissait pressentir : Nicolas Sarkozy compte faire de la formation des chômeurs un thème phare de son programme. Un engagement confirmé cette après-midi, dans la conférence de presse de présentation de son programme, où il a déclaré que :

Pôle emploi n’a en sa main que 15% des chômeurs en formation professionnelle.

Inexact, si l’on en croit l’étude de la Dares pour le ministère du Travail [PDF] publiée le 16 mars dernier et intitulée “La formation professionnelle des demandeurs d’emploi en 2010”.

En effet, au cours de l’année 2010 (derniers chiffres disponibles), Pôle emploi a financé 17% des stages de formation pour les demandeurs d’emploi en France métropolitaine (page 5), soit 11,8% de plus que ce qu’affirme Nicolas Sarkozy. La marge d’erreur est relativement faible, mais elle représente tout de même 13 660 personnes en recherche d’emploi.

Même thème, autre argument chiffré. Toujours au cours la conférence de presse tenue cette après-midi, le président-candidat a affirmé que :

10% des chômeurs (…) sont en formation professionnelle.

Une estimation que Nicolas Sarkozy affectionne beaucoup puisqu’il l’a réitérée pas moins de six fois dans l’ensemble des interventions vérifiées par l’équipe du Véritomètre depuis le mois de janvier.

Or, si l’élément de langage n’a pas changé, les données sur la formation des demandeurs d’emploi ont, au contraire, bien évolué. Depuis le 16 mars dernier, les nouvelles données du ministère du Travail indiquent que 601 000 demandeurs d’emplois étaient en cours de formation fin 2010 (derniers chiffres disponibles) en France métropolitaine, soit 9,2% du nombre de chômeurs au sens du Bureau international du travail (BIT).

En somme, les propos de Nicolas Sarkozy sur les chômeurs en formation – identiques depuis trois mois – étaient incorrects avant le 16 mars et deviennent, à la lumière de ces nouvelles données, imprécis, puisqu’ils surestiment de 8,7% la proportion de chômeurs suivant une formation.

François Hollande divague en Grèce

Avec un certain manque d’assurance, François Hollande a abordé le poids du Produit national brut (PNB) de la Grèce dans l’Union européenne à deux reprises en évoquant deux chiffres contradictoires. Une première fois dans un discours à Boulogne-sur-Mer, le 27 mars 2012 où il a déclaré :

la Grèce, qui représente 2% du PNB des pays européens.

Rectification le lendemain-même, dans un discours prononcé à Nice :

La Grèce, 3% du PNB européen.

Première constatation, le Produit national brut n’est pas comptabilisé par l’institut européen de la statistique, Eurostat. Celui-ci mesure plutôt le Revenu national brut (RNB), qu’il juge, cela dit, “conceptuellement identique au PNB aux prix du marché”.

Deuxièmement, François Hollande aurait mieux fait de ne pas se reprendre. Car, d’après les dernières données d’Eurostat, le RNB grec s’est élevé à 54,02 milliards d’euros au premier trimestre 2011, contre 3 147,56 milliards d’euros pour celui de l’Union européenne. Selon ces données, la Grèce ne représente ni 2, ni 3% du RNB européen, mais plutôt 1,7%.

Marine Le Pen invente 2000

A l’heure où la présence des candidats à l’élection présidentielle sur les médias audiovisuels est strictement comptée, mieux vaut bien choisir ses déclarations chiffrées. Comme son concurrent UMP, Marine Le Pen sélectionne les données en rapport avec l’axe fort de son programme, en l’occurrence l’immigration. En témoignent, ces mots qu’elle a eus face à Jean-Michel Apathie sur RTL, ce 5 mars au matin :

[203 000 titres de séjour délivrés l'année dernière] c’est 74% de plus qu’en 2000 sous Lionel Jospin.

Rares sont les cas où les données publiques infirment de manière criante les chiffres brandis par les candidat. Mais ils existent.

Au lieu d’une augmentation de 74% comme évoquée par Marine Le Pen, les chiffres du ministère de l’Immigration témoignent d’une baisse de 3% du nombre de titres de séjour délivrés à des étrangers en 2011 par rapport à 2000. Bien que provisoires, les résultats de la politique migratoire annoncés par Claude Guéant le 10 janvier dernier indiquent en effet que 182 595 titres de séjour ont été attribués en 2011, contre 188 262 en 2000, d’après un rapport au Parlement sur les orientations de la politique de l’immigration.


Les vérifications des interventions sont réalisées par l’équipe du Véritomètre : Sylvain Lapoix, Nicolas Patte, Pierre Leibovici, Grégoire Normand et Marie Coussin.
Retrouvez toutes nos vérifications sur le Véritomètre et nos articles et chroniques relatifs sur OWNI
Illustrations par l’équipe design d’Owni /-)

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Les urnes seront-elles funéraires ? http://owni.fr/2012/03/15/les-urnes-seront-elles-funeraires/ http://owni.fr/2012/03/15/les-urnes-seront-elles-funeraires/#comments Thu, 15 Mar 2012 17:28:24 +0000 Jean-Paul Jouary http://owni.fr/?p=102197

Citation : “Si le peuple promet simplement d’obéir, il perd sa qualité de peuple” – Rousseau

La déclaration de candidature de Nicolas Sarkozy a confirmé la “stratégie du choc” analysée par Naomi Klein, à laquelle j’avais consacré une précédente chronique (“Qui veut voter pour l’enfer ?”) : c’est en agitant l’épouvantail du drame grec, délibérément provoqué puis aggravé, que le Président a invité à accepter de nouvelles régressions. Cet argument a aussitôt été repris sur le mode grotesque par Claude Allègre qui annonçait son entrée dans l’équipe de campagne sarkozyste.

On met le peuple grec en faillite, on lui impose alors des mesures qui détruisent tous ses moyens de remonter la pente, on ordonne alors des mesures plus drastiques encore, on le met sous tutelle, puis on prend les autres peuples à témoin : si vous ne voulez pas subir le même sort, il faut accepter de renoncer pour toujours à l’idée même de progrès social et de service public. C’est le sens du pacte signé par Nicolas Sarkozy à l’échelle européenne, et de la “règle d’or” qu’il entend introduire dans la Constitution : il deviendrait illégal de renouer avec l’idée même d’une vie meilleure.

Mais c’est une autre annonce qui aura marqué médiatiquement cette déclaration de candidature : celle de deux référendum stigmatisant les chômeurs et les étrangers. Aussitôt François Bayrou annonçait à son tour son intention d’organiser un référendum… sur la moralisation de la vie publique. Et quelques commentateurs de s’étonner de cette façon de donner la parole au peuple, contre les prérogatives du Parlement, comme si ces propositions étaient trop démocratiques. Et si toutes ces déclarations avaient à voir avec la ” stratégie du choc ” ?

De fait, dès la semaine suivante, Nicolas Sarkozy précisait qu’en ce qui concerne le “pacte” européen, il n’était pas question d’organiser un référendum. Trop compliqué pour les Français.

Résumons-nous : si l’on demande que le peuple soit consulté sur son avenir, cela est qualifié de “populisme” ; si on propose de le consulter sur des thèmes de division et de régression, cela devient de la démocratie.

Tout cela nous oblige à revenir sur le lien entre suffrage et démocratie en rappelant, pour le troisième centenaire de sa naissance, ce que Jean-Jacques Rousseau a établi sur la question.

Par delà le sens antique du mot, qui suppose que le peuple assemblé discute et décide de tout sans aucune médiation, la démocratie en son principe renvoie à une conception précise de ce qui est légitime et ce qui ne l’est pas : n’est légitime que ce que le peuple a explicitement approuvé, au moins majoritairement.

Certes, le peuple peut se donner des “gouvernants”, que Rousseau appelle des “commissaires” en ce qu’ils sont strictement commis à l’application des décisions ratifiées par l’ensemble des citoyens. Mais “gouverner”, tenir le gouvernail, n’ayant rien à voir avec “diriger”, déterminer le cap à suivre, nul gouvernement ne saurait prétendre « représenter » le peuple qui l’a élu :

Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que ses commissaires ; ils ne peuvent rien conclure définitivement. Toute loi que le peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle ; ce n’est point une loi. (in Le contrat social).

Doit-on “moraliser” la vie politique ? Rousseau, encore :

Dans toute véritable démocratie la magistrature n’est pas un avantage mais une charge onéreuse.

Autrement dit, il serait vain d’espérer “moraliser” la vie politique à l’intérieur d’un système institutionnel qui tourne le dos à toute légitimité. C’est donc une affaire de Constitution. Et pour Rousseau, le principe même d’une Constitution digne de ce nom est simple :

Le Peuple soumis aux lois en doit être l’auteur.

Sans quoi il doit obéir à une volonté à laquelle il n’a pas pris part. Dans ce cas, il ne s’agit plus pour les citoyens que d’obéir. Or, “si le peuple promet simplement d’obéir, il perd sa qualité de peuple”. Voilà comment il s’agirait de parler à des citoyens dignes de ce nom, et qui serait de nature à les réconcilier avec la politique.

Dès lors, qu’un Président annonce qu’il décidera des référendum quand il le voudra, sur les thèmes qu’il choisira, excluant ceux sur lesquels le peuple ne serait pas d’accord (les traités européens, la casse de l’école, de l’hôpital, des services publics, l’âge de la retraite, les cadeaux fiscaux pour les grandes fortunes, etc.), cela revient tout simplement à programmer des plébiscites, qui en leur principe même sont la négation de la démocratie.

Les urnes seront-elles funéraires, où l’on déversera les cendres des libertés publiques ?


Poster-citation par Marion Boucharlat pour Owni /-)

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La philosophie du gouvernail http://owni.fr/2011/11/10/la-philosophie-du-gouvernail/ http://owni.fr/2011/11/10/la-philosophie-du-gouvernail/#comments Thu, 10 Nov 2011 07:37:48 +0000 Jean-Paul Jouary http://owni.fr/?p=86153

Si nous avons un prince, c’est afin qu’il nous préserve d’avoir un maître.
- Pline l’Ancien

La planète a échappé à un scandale : un peuple d’Europe a failli être consulté sur l’avenir de ses salaires, de ses services publics, de son économie, de tout ce qui fait sa vie. Fort heureusement, ce ne sera pas le cas : les Grecs – dont les ancêtres inventèrent jadis la démocratie –  devront subir leur sort sans mot dire. Les grands de ce monde et les Bourses avaient bondi à cette simple idée, les traitant d’irresponsables et de « populistes » : quiconque prétendant donner au peuple un rôle décisionnel se voit ces temps-ci traité de « populiste », ce qui signifie en clair que la félicité du peuple dépend toujours de ses maîtres et jamais de lui-même.

Combien de fois des gouvernants élus ont-ils manifesté leur mépris pour les « porteurs de pancartes » et autres manifestants ou grévistes, clamant haut et fort que la politique ne se décide pas dans la rue mais seulement parmi ceux que les citoyens ont élus ? Et il est vrai que ce sont bien les citoyens qui leur ont conféré leurs pouvoirs. On objectera peut-être que ces pouvoirs sont injustement définis par une Constitution peu démocratique. Mais ce sont encore une fois les citoyens eux-mêmes qui ont, directement ou indirectement, explicitement ou implicitement, activement ou passivement, permis à cette Constitution d’être promulguée et conservée ou même aggravée avec le temps. Si toute légitimité repose en dernière analyse sur la volonté du peuple lui-même, si « toute loi que le peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle ; ce n’est point une loi », selon les termes du Contrat social de Jean-Jacques Rousseau, alors les élus des démocraties représentatives modernes n’ont en un sens pas tort de se déclarer « légitimes ». Et ils ne s’en privent pas.

En même temps, en un autre sens, ce raisonnement peut apparaître très contestable, et relever du pur sophisme. C’est même pour que les citoyens n’aillent pas plus loin dans leur dangereuse réflexion, que l’accusation de « populisme » leur est si souvent lancée. Admettons que les citoyens aient voté d’une manière ou d’une autre pour que ceux qui les dirigent aient accédé à leurs places et disposent de tels pouvoirs de décision ; que leur ont-ils transféré par cette voie ? La réponse semble aller de soi : on élit des représentants pour qu’ils gouvernent, qu’ils soient parlementaires ou Présidents. Pourtant chaque mot pose problème.

Représenter, c’est rendre présent ce qui est absent, comme s’il était effectivement présent. Par exemple, un Ambassadeur ne décide pas quelles seront les relations de son pays avec le pays où il est en poste : il ne fait que représenter son gouvernement et ne dit donc rien d’autre que ce que son gouvernement lui demande de dire. Un représentant de commerce ne doit de même rien faire d’autre que ce que son entreprise lui demande de vendre dans telles ou telles conditions.

Ce qui signifie qu’un « représentant » ne peut être doté d’aucun « pouvoir » propre, faute de quoi il cesse de « représenter » pour se mettre « à la place de ». Au nom de quoi les « représentants du peuple » ont-ils alors le pouvoir de décider des lois et de toute la politique d’un pays sans que les citoyens aient aucun moyen de ratifier ou non leurs décisions ? On a pu voir dans la chronique précédente qu’aucun démocrate ne l’a toléré jusqu’à une période historique récente.

Mais si ce mot « représenter » pose ce problème, c’est parce que l’autre mot, « gouverner », en pose un autre, d’aussi grande ampleur. Dans la conscience des citoyens d’aujourd’hui, « gouverner » et « diriger » sont devenus synonymes.

Or gouverner c’est tenir le gouvernail, et diriger c’est définir une direction, un cap. En navigation, d’où ces métaphores tirent leur origine, le cap est décidé par les utilisateurs du bateau, les passagers qui doivent rester maîtres de la destination de leur voyage, et le gouvernail est confié par nécessité pratique à quelques marins à seule fin que ce cap soit maintenu. Qui accepterait que celui à qui l’on confie la barre se mette à décider de modifier le pays d’arrivée ?

On a donc besoin de « gouvernants » pour mettre en œuvre une politique décidée par les citoyens, pas pour la définir ou la modifier. Sans quoi il n’y a plus de démocratie entre deux élections. « Si nous avons un prince, c’est afin qu’il nous préserve d’avoir un maître », selon les mots de Pline que Rousseau cite dans son Discours sur l’inégalité.

C’est en ce sens que l’expression « démocratie représentative » devient une contradiction dans les termes : à force de confondre gouverner et diriger, les citoyens en viennent à se détourner des formes institutionnelles de leurs démocraties pour tenter d’inventer autre chose. Et si certains appellent cela une « dépolitisation » ou un « populisme », on peut y voir peut-être aussi une promesse de réinvention des libertés humaines.


PS : À lire, dans La solitude de l’isoloir, que viennent de publier les éditions Autrement (ouvrage collectif dirigé par Pascal Perrineau et Luc Rouban), le chapitre que Pascal Perrineau consacre au vote d’extrême-droite, dans son rapport à la crise de la démocratie représentative. Et relire, avec passion et rigueur, Le Contrat social de Jean-Jacques Rousseau pour s’orienter dans les enjeux d’avenir.


Essayiste, Jean-Paul Jouary chronique avec philosophie la présidentielle. Retrouvez ses billets parus sur OWNI.


Illustration via Flickr par Temari09 [cc-by-nc] remixée par Ophelia Noor pour OWNI.
Poster-citation de Marion Boucharlat [by-nc-sa] pour OWNI.

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La Grèce achète allemand http://owni.fr/2011/10/28/la-grece-achete-allemand/ http://owni.fr/2011/10/28/la-grece-achete-allemand/#comments Fri, 28 Oct 2011 14:36:54 +0000 Frédéric Therin http://owni.fr/?p=84911 Alors que les ventes d’armes françaises sont en chute libre, enregistrant une baisse de 37% en 2010 pour un montant d’à peine plus de 5 milliards, l’Allemagne exporte les siennes à tout va. Rares sont ceux qui le savent, mais la République fédérale est aujourd’hui le troisième plus important vendeur d’armes au monde derrière les Etats-Unis et la Russie avec une part de marché de 11%.

Ses exportations sur la période comprise entre 2005 et 2009 ont doublé par rapport aux cinq années précédentes, selon une enquête de l’Institut international de recherche pour la paix (Sipri). La réputation des tanks allemands n’est plus à faire. Plus du quart de ses ventes à l’étranger concernent des véhicules blindés. Mais ses sous-marins sont aussi très populaires.

Dessous-de-table

La Grèce a ainsi signé un contrat d’un montant total de 3 milliards d’euros pour fabriquer sous licence quatre submersibles allemands. Cet accord montre d’ailleurs le manque de scrupules des marchands de la mort. Selon le parquet de Munich qui a ouvert une enquête, le groupe basé à Essen, Ferrostaal et la filiale du géant ThyssenKrupp, HDW, aurait versé 83 millions d’euros de dessous-de-table pour remporter cet appel d’offre. Ce cas ne serait pas unique. Athènes avait, en effet, pris l’habitude de dépenser bon an, mal an, 3 à 4 milliards d’euros en achats d’armement.

De 2004 à 2008, près du tiers de ses commandes étaient passées à des entreprises allemandes. Après avoir fermé les yeux pendant des années, la justice grecque a enquêté sur plusieurs affaires impliquant des groupes allemands et elle a vite découvert que des paiements douteux avaient été effectués vers des paradis fiscaux comme Chypre, le Libéria ou l’Autriche.

L’hebdomadaire Spiegel a ainsi révélé qu’un intermédiaire grec aurait reçu 60 millions de dollars à Nevis et dans les îles vierges britanniques pour son travail de “consultant” auprès de Krauss-Maffei Wegmann (KMW) au moment même où la compagnie allemande décrochait à Athènes une commande de 170 tanks pour un montant proche de 1,7 milliard d’euros.

Berlin a aujourd’hui beau jeu de condamner la Grèce et ses dépenses mirobolantes. Mais ses dirigeants politiques se font beaucoup plus discrets quand il s’agit de préciser les noms des entreprises qui ont profité de cette “générosité”. Certaines voix commencent toutefois à s’élever contre ce système pour le moins opaque.

Si le porte-parole social-démocrate pour les questions de défense, Rainer Arnold, estime que la vente d’armes à des membres de l’OTAN n’a “rien de choquant”, il souhaiterait que ces exportations soient davantage contrôlées. La chef de file des Verts, Claudia Roth, voudrait pour sa part que le Parlement ait un droit de regard sur la politique gouvernementale dans ce domaine. Le chef adjoint de Die Linke, Jan van Aken, souhaiterait, lui, interdire purement et simplement les ventes d’armes à l’étranger.


Article initialement publié sur MyEurop sous le titre : “L’Allemagne, un marchand de canons sans scrupules”

Illustrations CC [by-nc-sa] Marion Boucharlat

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La BCE, donjon vacillant de l’Europe http://owni.fr/2011/06/30/bce-donjon-vacillant-europe-crise-financiere/ http://owni.fr/2011/06/30/bce-donjon-vacillant-europe-crise-financiere/#comments Thu, 30 Jun 2011 17:58:30 +0000 Stanislas Jourdan http://owni.fr/?p=71295 Sur fond de manifestations violentes à Athènes, de débats tendus au parlement grec où de nouvelles mesures d’austérité viennent d’être votées, et pendant que les dirigeants européens et les créanciers de la Grèce se réunissent à Rome afin d’éviter une faillite de la Grèce, le débat a tendance à cliver l’opinion publique : qui sont les coupables de la situation actuelle ? Est-ce le peuple grec ? L’oligarchie qui l’a dirigé et la dirige encore ? Est-ce la faute au FMI, à l’euro, à l’Europe ?

Et pendant ce temps, il reste un acteur majeur dont le rôle est largement sous-estimé, voire ignoré : la Banque Centrale Européenne (BCE).

Si personne ne doute du pouvoir dont dispose cette éminente institution, ses véritables domaines d’intervention et les conséquences de la politique monétaire qu’elle mène depuis 2008 sont assez négligés par le grand public. Pourtant, derrière la façade de son indépendance et sa noble mission de contrôle de l’inflation, la BCE dispose d’un pouvoir énorme : celui de sauver les banques, d’assurer la stabilité financière.

Rôle qu’elle a pris à coeur depuis 2008 et qui, à force d’en abuser, menace aujourd’hui la prospérité et la démocratie en Europe.

Comment la BCE a gonflé la bulle immobilière

Le premier problème de la zone euro est intrinsèque à sa nature même : une monnaie unique pour différents pays. Dans une telle configuration, la politique monétaire de la Banque centrale européenne, ne peut être que très imparfaite, car elle ne peut tenir compte des spécificités de chaque pays membre de la zone. C’est ce que l’on appelle le « one size fits all », la politique du taux unique.

Cette contrainte de la zone euro a directement été remise en cause avec l’éclatement de la bulle immobilière en 2008. En effet, les bulles immobilières en Irlande ou en Espagne auraient probablement été plus contenues si la banque centrale avait appliqué des taux plus adaptés à la spécificité des secteurs bancaires de ces pays. Mais les taux plutôt bas appliqués par la BCE ont permis aux banques irlandaises et espagnoles de se refinancer plus facilement qu’auparavant auprès de la banque centrale, ce qui les a incité à prendre davantage de risque.

En vertu de son puissant rôle de supervision, la BCE aurait au moins pu alerter la communauté financière de l’anormalité de l’expansion du crédit en Irlande ou en Espagne, comme l’a fait remarquer à plusieurs reprises John Bruton, ancien premier ministre irlandais et ambassadeur européen à Washington.

La BCE est donc en partie responsable de cette crise, mais elle est aussi coupable de sa mauvaise gestion.

Distorsion du marché des dettes souveraines

Lorsque Lehman Brothers fait faillite, l’onde de choc qui atteint très rapidement l’ensemble du secteur bancaire européen force la BCE à intervenir sur le marché afin d’éviter la banqueroute généralisée. Elle prend donc l’initiative de garantir la stabilité financière, ce qui n’est d’ailleurs pas dans les missions que lui ont assigné les traités européens.

Pour faire face à la défiance du marché interbancaire (où se refinancent normalement les banques), la BCE mène des opérations dites d’« open market ». Cela signifie qu’elle injecte des liquidités dans le circuit bancaire en permettant aux banques privées de se refinancer auprès d’elle, à des taux très favorables. Pour cela, il suffit aux banques de présenter des actifs éligibles aux critères de la BCE, appelés “collatéraux” : des obligations, des bons du trésor, par exemple. En contrepartie de la “mise en pension” de ces titres auprès de la BCE et contre un taux d’intérêt au rabais (1,25% actuellement), les banques peuvent ainsi obtenir des liquidités illimitées.

Les banques ont naturellement profité de cette possibilité. Entre 2008 et 2010, le montant des prêts ainsi accordés aux banques si situaient en moyenne entre 700 et 900 milliards d’euros. Ce montant a baissé depuis, pour se situer aujourd’hui à environ 480 milliards d’euros, dont près de 350 milliards rien que pour les banques des PIGS (acronyme moqueur pour désigner le Portugal, l’Irlande, la Grèce, et l’Espagne, ndlr).

Mais l’intervention de la BCE ne se limite pas là. Le 10 mai 2010, sous l’intense pression des marchés, la BCE décide de lancer le  ”Securities Market Programme”. Concrètement, la BCE procède à l’acquisition de titres de dette (notamment grecs et portugais), afin d’améliorer la liquidité de ces marchés, et ainsi de redonner confiance aux investisseurs. La BCE s’est ainsi doté d’un portefeuille de 74 milliards d’euros de titres de dettes souveraine, qui n’est pas sans entrer en contradiction avec l’esprit des traités et notamment de l’article 123 du traité de Lisbonne qui stipule :

Il est interdit à la Banque centrale européenne et aux banques centrales des États membres d’accorder des découverts ou tout autre type de crédit aux institutions, organes ou organismes de l’Union, aux administrations centrales, aux autorités régionales ou locales, aux autres autorités publiques, aux autres organismes ou entreprises publics des États membres; l’acquisition directe, auprès d’eux, par la Banque centrale européenne ou les banques centrales nationales, des instruments de leur dette est également interdite.

L’utilisation de ces instruments monétaires n’est donc pas anodine. Et si cette politique a permis d’éviter un effondrement massif du secteur bancaire, et de donner un peu de temps à la Grèce, cela a aussi des effets néfastes sur le bon fonctionnement des marchés financiers.

Dans un contexte de chaos financier, les banques prennent moins de risque, et l’on observe une “fuite vers la qualité“. En l’occurrence, les banques se sont massivement détournées du marché des actions vers les commodities (les matières premières) et les bons du trésors, c’est à dire la dette des Etats soit-disant “sans risque”…

Ce report des investissements vers la dette souveraine a été encouragé par la politique monétaire de la BCE, dans la mesure où celle-ci accepte justement les obligations du trésor dans sa liste de actifs collatéraux éligibles. Du coup, le risque pour les banques d’acheter de la dette souveraine est encore plus faible : elles pourront toujours confier ces actifs à la BCE en échange de liquidités, se déchargeant ainsi d’un risque de défaut de la Grèce, par exemple.

Le rôle de la BCE n’est donc pas anodin dans la crise de la dette souveraine. Selon le think tank Open Europe, qui appelle à une refonte de l’Union Européenne, si la BCE avait été moins tendre avec les banques, celles-ci se serait détournées plus tôt de certains titres de dette, forçant ainsi les PIGS à entamer des réformes avant d’être pris à la gorge par les marchés comme ils le sont aujourd’hui.

Sauver l’euro, à tout prix ?

Garantir la confiance dans le marché bancaire à court terme peut sembler nécessaire. Mais cette politique doit comporter des limites, que la BCE semble malheureusement ne pas connaître, comme le témoigne le cas irlandais.

En Irlande, les banques ont été tellement dévastées par la crise immobilière qu’elles se sont retrouvées rapidement insolvables. En effet, l’éclatement de la bulle immobilière affaiblit tellement le secteur bancaire irlandais que par crainte de faillite de plusieurs banques, celles-ci font l’objet d’une fuite massive des dépôts vers l’étranger. Rien de moins qu’un “bankrun” invisible, silencieux, à coup de virements bancaires plutôt que de longue file devant les distributeurs de billets.

Selon les chiffres de la banque centrale d’Irlande, le montant des dépôts de non-résidents ont chuté de 50% en près de six mois, entre juin et décembre 2010. En situation de faillite virtuelle, et bannies des marchés obligataires, les banques irlandaises n’ont d’autre choix que de se tourner vers la BCE pour se réapprovisionner en liquidités, par le mécanisme précédemment expliqué.

Mais à défaut de pouvoir présenter des actifs de qualité auprès de la BCE, c’est directement la Banque centrale d’Irlande (BCI) qui – avec l’accord de la BCE – va prêter aux banques en dernier ressort, par un  mécanisme appelé “emergency liquidity assistance”. Les conditions de ce mécanisme restent floues, mais en fouillant un peu, on apprend ici et là que l’octroi de ces prêts d’urgence est lié à un accord entre la banque centrale et le ministère des finances irlandais, ce dernier autorisant expressément de prêter à une banque malgré l’absence d’actifs tangibles (mais tout de même avec un intérêt de 3%, ce qui est incroyablement peu cher compte tenu du risque encouru par la banque centrale d’Irlande).

Depuis décembre 2010, le montant de ces opérations atteint entre 51 milliards et 70 milliards d’euros. Montants qui s’ajoute aux 120 milliards d’euros déjà dépensés pour éviter un effondrement des banques de l’île…

Combien de temps cela va-t-il durer ?

Concrètement, la Banque centrale d’Irlande et la BCE sont en train de maintenir en vie des banques totalement insolvables malgré leurs renflouements successifs. Au total, le sauvetage des banques irlandaises implique environ 260 milliards d’euros entre les prêts de la BCE, de la BCI, et les fonds avancés par le gouvernement irlandais (et ses contribuables). N’est-ce pas un peu trop pour un pays dont le PIB est de 160 milliards d’euros ? Et alors même que l’on demande aux citoyens de se serrer la ceinture pour rembourser la dette publique ?

Une restructuration ainsi qu’une recapitalisation des banques avec la mise à contribution des créanciers des banques privées aurait certainement abouti à une situation plus saine, et surtout plus juste que l’ubuesque fuite en avant que l’on constate aujourd’hui en Irlande, mais aussi en Grèce, au Portugal, et bientôt en Espagne.

Mais selon Jean-Claude Trichet, président de l’institution de Francfort, « il serait une énorme erreur de s’embarquer dans des décisions qui pourraient déclencher un événement de crédit ».

L’indépendance de la BCE en question

Officiellement, la BCE argue qu’un défaut de paiement, même partiel, dit être évité car cela provoquerait une nouvelle dégradation de la note de la dette grecque par les agences de notation ce qui rendrait ces actifs inéligibles selon les règles de la BCE, et mettrait donc en difficulté les banques.

Mais en vérité, la BCE s’arrange déjà avec ses propres règles pour accepter des titres de dette totalement pourris. Sa crainte, c’est surtout qu’une restructuration même partielle pourrait créer un précédent en Europe, et ainsi engendrer un effet domino qui menacerait la pérennité de la monnaie commune.

Et pour éviter cela, la BCE utilise tous les moyens en son pouvoir pour en dissuader les gouvernants des pays concernés.

Outre les pressions que certains membres de gouvernements auraient subies de la part de la BCE, celle-ci  s’est lancé dans une véritable stratégie de chantage afin d’éviter à tout prix qu’un gouvernement ne procède à une restructuration de sa dette, affirmant que si tel était le cas, elle ne continuerait plus de soutenir les banques des pays concernés. Provoquant de fait une faillite de celles-ci.

De même, l’indépendance de la Banque centrale a également été mise en doute avec le remplacement de Trichet à la tête de la banque de Francfort par Mario Draghi. Cette fois-ci, c’est Nicolas Sarkozy qui est venu faire de l’ingérence dans les affaires de Francfort, demandant en coulisses la démission de Lorenzo Bini Smaghi, afin qu’il n’y ait pas deux italiens au sein du conseil des gouverneurs de la BCE. L’autre raison est bien sûr qu’en ces temps de crainte de “nouveau Lehman Brothers”, il est toujours appréciable d’avoir quelqu’un pour seconder  Christian Noyer à la gouvernance de la BCE et ainsi mieux protéger les intérêts nationaux de la France.

La BCE bientôt en faillite ?

On ne peut comprendre le véritable dilemme qui se pose à la BCE sans bien réaliser le fait que la BCE, par ses opérations de refinancement des banques et d’acquisitions d’obligations sur le marché secondaire, possède aujourd’hui dans son bilan environ 430 milliards d’euros de dette souveraine des “PIGS”.

Or, avec 10,7 milliards d’euros de capital et 70 milliards d’euros de réserves pour  environ 1900 milliards d’actifs dans son bilan, la BCE cumule deux faiblesses : une capitalisation trop faible ainsi qu’un trop fort effet de levier. Autrement dit, si elle laisse les gouvernements grecs, irlandais, ou portugais faire défaut, elle subira elle-même des pertes sèches qui pourraient tout simplement la mettre en faillite ! Un scénario qui ne permettrait d’envisager que deux solutions.

La première, c’est la planche à billet : la BCE pourrait facilement effacer ses pertes par création monétaire. Mais cette solution semble difficilement compatible avec son objectif de maintien de l’inflation. Il faudrait de plus convaincre les économistes allemands de recourir à ce qu’ils redoutent le plus au monde en raison du risque inflationniste que cela implique .

La seconde solution, c’est de demander aux états de l’Union Européenne – actionnaires de la BCE – de recapitaliser la banque. Mais le problème cette fois-ci, c’est qu’il faudra faire passer (une fois de plus) la pilule aux contribuables…

On le comprend, la BCE veut à tout prix éviter d’en arriver à cette humiliante (et dramatique) situation. Et c’est pourquoi elle fait barrage à toute restructuration de la dette souveraine. D’autant plus que si elle encaissait des pertes sur de la dette souveraine, cela pourrait être interprété comme une assistance à un état, ce que les traités lui interdisent formellement !

Banque centrale vs. foule en colère

Nul ne peut l’ignorer à présent : en décidant de secourir le secteur financier en 2008, la BCE a outrepassé ses prérogatives initiales. Elle a de fait endossé le rôle d’une institution politique et économique interventionniste avec lequel l’indépendance est difficilement compatible. Et dès lors, elle doit rendre des comptes aux citoyens.

Or, le bilan de la politique monétaire de Francfort est plutôt paradoxal : tandis qu’elle garantie des liquidités illimités aux banques too big to fail, elle empêche formellement toute restructuration de dette publique pourtant considérée comme inévitable et nécessaire par la plupart des analystes ; elle force les gouvernements à adopter des plans de sauvetages couteux pour les contribuables ; elle rehausse les taux d’intérêts directeurs afin de contenir la hausse des salaires.

Seul point positif : l’inflation reste contenue pour le moment. Mais cette maigre consolation suffira-t-elle à apaiser la colère des grecs, l’indignation des espagnols, l’exaspération des portugais, le malaise des irlandais ?

Faire payer aux citoyens le prix de dettes d’origine privées et nationalisées pour éviter un effondrement total du système financier : voilà l’équation impossible que tente de résoudre la gardienne de notre monnaie commune.


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La crise grecque au-delà de la mythologie http://owni.fr/2011/06/26/la-crise-grecque-au-dela-de-la-mythologie/ http://owni.fr/2011/06/26/la-crise-grecque-au-dela-de-la-mythologie/#comments Sun, 26 Jun 2011 09:15:07 +0000 Alex Andreou http://owni.fr/?p=71521 Je n’ai jamais été à la fois aussi désespéré d’avoir à expliquer cela, et aussi plein d’espoir que les gens comprennent ce simple fait : les mouvements de protestation en Grèce vous concernent tous, directement.

Ce qui est en train de se passer à Athènes en ce moment, c’est la résistance contre une invasion à peu près aussi brutale que celle de la Pologne en 1939. Les envahisseurs portent certes des costards au lieu des uniformes, et sont équipés d’ordinateurs portables plutôt que de fusils, mais ne nous trompons pas : l’attaque contre notre souveraineté est tout aussi violente et profonde. Les intérêts de fortunes privées sont en train de dicter la politique à adopter par notre nation souveraine, qui est expressément et directement contre l’intérêt national. L’ignorer, c’est ignorer le danger. Peut-être préférez-vous vous imaginer que tout ceci va s’arrêter là ? Peut-être encore vous dites-vous que l’huissier n’entrera pas ensuite au Portugal, en Irlande, en Espagne, pas plus qu’en Angleterre ? Tout ceci a déjà commencé, et c’est pourquoi on ne peut pas se permettre d’ignorer ce qui est en train de se produire.

Ce sont eux qui nous imposent toutes ces privatisations. Josef Schlarmann, un membre senior du parti de Angela Merkel nous a récemment fait une suggestion ô combien utile [en] : nous devrions vendre nos îles à des investisseurs privés afin de payer les intérêts de notre dette, intérêts qui nous ont été imposés pour stabiliser les institutions financières et l’échec d’une expérience monétaire. Et bien sur, ce n’est qu’une coïncidence si des études récentes montrent qu’il y auraient d’immenses réserves de gaz sous la mer d’Égée.

La Chine s’est impliquée là-dedans [en] car elle détient d’énormes réserves de change, dont plus d’un tiers en euros. Des sites historiques tels que l’Acropole pourraient être privatisés. Si nous ne répondons pas aux demandes des politiciens étrangers, le risque est qu’ils nous l’imposent. Ils transformeront le Parthénon et l’ancienne Agora en Disneyland, et ils sous-paieront des gens à se déguiser en Platon ou en Socrate pour jouer les fantaisies des riches.

Les Grecs sont tombés dans le piège du capitalisme

Comprenez bien que je ne cherche pas à exempter mes compatriotes de tout reproche. Nous avons commis beaucoup d’erreurs. Quand je suis revenu en Grèce en 2006, j’ai passé les premiers mois à observer un pays complétement différent de celui que j’avais laissé derrière moi en 1991. Chaque panneau, chaque arrêt de bus, chaque page de magazine vantait les mérites des crédits à taux bas. C’était une distribution d’argent gratuit !

Vous avez un prêt que vous ne pouvez pas honorer ? Venez chez nous, contractez un emprunt encore plus gros, et nous vous offrirons un strip-tease en cadeau de bienvenue ! Bien sûr, les noms des entreprises qui achetaient ces publicités ne vous sont pas inconnus : HSBC, Citibank, Crédit Agricole, Eurobank etc.

Non sans regrets, je dois admettre que nous avons mordu à l’hameçon. Le psychisme grec a toujours eu un talon d’Achille : une crise d’identité imminente. Nous chevauchons trois continents, et notre culture a toujours été un melting pot à l’image de notre géographie. Et plutôt que d’embrasser cette richesse, nous avons décidé d’être définitivement européens, capitalistes, modernes, et occidentaux. Et bon sang, nous avons été très bons à ce petit jeu ! Nous étions en phase de devenir les plus Européens, les plus capitalistes, les plus modernes, et les plus occidentaux. Nous étions des ados avec la carte platinum de nos parents.

Je ne voyais pas la moindre paire de lunettes de soleil qui ne soit pas blasonnée de la marque Diesel ou Prada, ou de paires de tongs qui ne portent le logo de Versace ou D&G. Les voitures autour de moi étaient des Mercedes et des BMW. Si quelqu’un avait le malheur de prendre des vacances pour une destination plus proche que la Thaïlande, il préférait rester discret à ce sujet. Il y avait un incroyable manque de bon sens, et rien pour nous avertir que ce printemps de richesse risquait de ne pas être éternel. Nous sommes une nation endormie qui marche, somnambule, vers les profondeurs de notre nouvelle piscine carrelée à l’italienne, sans nous soucier de savoir si nos orteils toucheront ou non le fond.

Néanmoins, cette irresponsabilité n’est qu’une petite partie du problème. Le véritable problème n’est autre que l’émergence d’une nouvelle classe d’intérêt économiques étrangers, gouvernée par la ploutocratie, une Église dominée par l’avidité, et une dynastie de politiciens. Et pendant que nous étions en train d’emprunter et de dépenser (ce que l’on appelle la “croissance”), ils étaient en train d’échafauder un système de corruption grossier, pire que n’importe quelle république bananière. La corruption était si répandue et éhontée que tout le monde haussait les épaules, acceptant le système, ou acceptant d’en faire partie.

Je sais qu’il est impossible de résumer en un seul article toute l’histoire, la géographie et la mentalité qui ont mis à genoux notre merveilleux petit bout de continent, et ont transformé l’une des plus vieilles civilisations du monde en risée de l’Europe, source d’inspiration de blagues faciles. Je sais qu’il est impossible de transmettre le désespoir et le sentiment d’impuissance croissant qui sous-tend les conversations que j’ai eues avec mes amis et ma famille au cours des derniers mois. Mais il est vital que j’essaye, parce que la déshumanisation et la diabolisation de mon peuple est en plein essor.

J’ai lu, stupéfait, un article d’une publication bien connue qui expliquait que la mafia savait comment traiter les gens qui ne paient pas leurs dettes, expliquant “qu’une batte de baseball pourrait être la solution pour résoudre l’éternel désordre grec”. L’article tentait de se justifier en introduisant une série de généralisations et de préjugés aussi inexacts que venimeux, à tel point que si l’on avait remplacé le terme “grec” par “noir” ou “juif”, l’auteur aurait été interpellé par la police et accusé d’incitation à la haine. (Je mets systématiquement les liens vers les sites que je cite, mais pour le coup, je n’ai pas l’intention de créer du trafic pour cette harpie)

Laissez-moi donc démystifier un peu la mythologie développée par certains médias.

Mythe n°1 : les Grecs sont paresseux

Cela résume en grande partie ce qui est souvent dit ou écrit par rapport à la crise. Selon cette thèse, l’éthique méditerranéenne du travail serait laxiste et expliquerait notre chute. Et pourtant les données de l’OCDE [en] montrent qu’en 2008, les Grecs ont travaillé en moyenne 2120 heures par an, soit 690 heures de plus que les Allemands, 467 heures de plus que les Britanniques et 365 heures de plus que la moyenne européenne. Seuls les Coréens travaillent plus longtemps que nous. De plus, les congés payés en Grèce sont en moyenne de 23 jours, soit moins que la plupart des pays de l’Union Européenne y compris le Royaume-Uni (28 jours) et l’Allemagne (30 jours).

Mythe n°2 : les Grecs partent trop tôt à la retraite

Le chiffre de 53 ans avancé comme âge moyen de la retraite en Grèce est tellement galvaudé qu’il en est devenu un fait. Ce chiffre provient en réalité d’un rapide commentaire [en] sur le site du New York Times. Il a depuis été répété par Fox News et dans d’autres publications.

La vérité, c’est que les fonctionnaires grecs ont la possibilité de prendre leur retraite après 17,5 années de service, mais avec une pension de moitié. Le chiffre de 53 ans n’est qu’une grossière moyenne entre le nombre de personnes qui choisissent effectivement cette option (la plupart du temps pour changer de carrière) et ceux qui continuent dans le service public jusqu’à obtenir le droit à une pension complète. En regardant les données d’Eurostats [en], on se rend compte que l’âge moyen de départ à la retraite était de 61,7 ans en 2005, soit plus que l’Allemagne, la France ou l’Italie, et plus également que la moyenne des 27 pays de l’Union Européenne. D’ailleurs, la Grèce ayant été forcée de rehausser l’âge minimum légal de départ à la retraite, ce chiffre est susceptible d’augmenter encore à l’avenir.

Mythe n°3 : la Grèce est une économie faible, qui n’aurait pas dû intégrer l’Union Européenne

Une des affirmations fréquemment adressées à la Grèce est que son adhésion à l’Union Européenne lui a été accordée grâce au sentiment que la Grèce est le “berceau de la démocratie”. Ce qui pourrait difficilement être plus éloigné de la réalité. En 1981, la Grèce est devenue le premier pays membre de la CEE après les six pays fondateurs. Membre de l’UE depuis 30 ans, la Grèce est classée par la banque mondiale [en] comme un “pays à haut revenus”. En 2005, la Grèce était classée 22ème pays mondial en termes de développement humain et de qualité de vie [pdf, en] – soit mieux que la France, l’Allemagne, et le Royaume-Uni. Pas plus tard qu’en 2009, la Grèce avait le 24ème plus haut ratio de PIB par habitant, selon la Banque Mondiale [en]. De plus, selon une étude de l’Université de Pennsylvanie [en], la productivité de la Grèce en terme de PIB réel par personne et par heure de travail serait plus haute que la France, l’Allemagne ou que les États-Unis, et même 20% plus élevée que celle du Royaume-Uni.

Mythe n°4 : le premier plan de sauvetage était censé aider le peuple grec, mais a échoué

Non, ce plan n’était pas destiné à aider la Grèce, mais plutôt à garantir la stabilité la zone euro, et surtout à gagner du temps. Il a été instauré afin d’éviter un autre choc financier du type Lehman Brother, à un moment où les institutions financières étaient trop faibles pour y résister. Selon l’économiste Stéphanie Flanders de la BBC [en] :

En d’autres termes, la Grèce semble être moins capable de payer qu’il y a un an, alors que le système, dans son ensemble, semble en meilleure forme pour résister à une défaillance. Acheter du temps a fonctionné pour l’Eurozone. Mais cela n’a pas fonctionné aussi bien pour la Grèce.

Si le plan de sauvetage avait vraiment été mis en place pour aider la Grèce, alors la France et l’Allemagne n’auraient pas insisté pour conserver de futurs contrats d’armements de plusieurs milliards d’euros. Comme Daniel Cohn-Bendit, le parlementaire européen et leader du groupe des Verts au Parlement l’explique [en] :

Durant les trois derniers mois, nous avons forcé la Grèce à reconduire plusieurs milliards de dollars de contrats d’armements. Des frégates françaises que les Grecs vont devoir acheter 2,5 milliards d’euros. Des hélicoptères, des avions, des sous-marins allemands.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Mythe n°5 : le second plan est conçu pour aider la Grèce et va certainement réussir.

J’ai regardé la déclaration commune de Merkel et Sarkozy l’autre jour. Il était parsemé d’expressions telles que “les marchés sont inquiets”, “les investisseurs doivent être rassurés” et enrobé d’expressions techniques monétaristes. Ils ressemblaient à une équipe d’ingénieurs effectuant des ajustements mineurs à une sonde automatique sur le point d’être envoyée dans l’espace. Leur propos était dénué de tout autre sens que ce dont nous sommes en train de discuter : de l’extension de la misère à venir, de la pauvreté, de la douleur et même de la mort de la souveraineté d’un partenaire européen.

En fait, la plupart des commentateurs s‘accordent à dire [en] que ce second package a le même objectif que le premier : acheter du temps pour les banques, à grands frais pour le peuple grec. Il n’y a aucune chance que la Grèce puisse rembourser sa dette. Le défaut de paiement est inévitable [en].

Mythe n°6 : les grecs veulent le plan de sauvetage, mais pas l’austérité

C’est le mythe le plus tenace : les Grecs protestent car ils ne veulent pas du tout de plan de sauvetage. C’est une pure contre-vérité. Ils ont déjà accepté des restrictions budgétaires qui seraient aujourd’hui inacceptables au Royaume-Uni (imaginez la politique de Cameron… et multipliez la par 10).

Or, les résultats ne sont pas au rendez-vous depuis six mois. Les salaires de bases ont été réduits à 550 euros par mois. Ma mère, qui a bientôt 70 ans, a travaillé toute sa vie pour le département d’archéologie du ministère de la Culture, elle a payé ses impôts, la sécurité sociale et ses cotisations de retraite pendant 45 ans, et aujourd’hui sa pension a été diminuée à moins de 400 euros. Et comme le reste de l’Europe, elle doit faire face à la poussée inflationniste des prix des produits alimentaires et énergétiques.

Un bon ami de mon grand-père, Panagiotis K., s’est battu pendant la guerre il y a 70 ans, du même côté que les démocraties occidentales. Une fois revenu, il a travaillé pendant 50 ans dans un chantier naval, a payé ses impôts, a accumulé ses droits de retraite. A l’âge de 87 ans, il a dû retourner dans son village natal afin de pouvoir travailler son “pervoli” – un petit jardin arable – en plantant des légumes et en gardant 4 poules. Afin que lui et sa femme de 83 ans puissent, peut-être, avoir de quoi se nourrir…

Un médecin expliquait hier à Al-Jazeera que des infirmières sont tellement désespérées qu’elles demandent des pourboires (pots de vins ?) aux patients en échange de leurs soins, dans des hôpitaux pourtant gratuits. Ceux qui ne peuvent pas payer repartent vivre avec leur maladie, ou en meurent. Le serment d’Hippocrate est rompu par désespoir, à l’endroit même où il a été conçu.

Combat universel

Le combat des Grecs n’est pas un combat contre les coupures budgétaires : il n’y a plus rien à couper, le couteau du FMI a déjà saigné le pays à blanc, jusqu’aux os perclus d’arthrite. Les Grecs comprennent juste qu’un second plan de sauvetage n’est rien d’autre qu’un coup de pied dans une canette vide qui traine dans un caniveau. Ils comprennent aussi que le budget primaire de la Grèce n’est en fait dans le rouge que de 5 milliards d’euros. Les 48 milliards d’euros restants correspondent au service de la dette, incluant entre autres les intérêts du premier plan de sauvetage (qui correspondent à un tiers du plan). L’Union Européenne, la BCE, le FMI veulent maintenant ajouter une nouvelle dette au dessus sur la pile déjà existante, tout simplement pour honorer le paiement des intérêts de l’année suivante.

Les Grecs ont compris le jeu. Et ils disent : « Trop c’est trop, gardez votre argent ».

Mon pays a toujours attiré des occupants belliqueux. Sa position géographique stratégique combinée à une beauté naturelle et historique attise les convoitises. Mais nous sommes tenaces. Nous avons émergé après 400 ans d’occupation ottomane, 25 générations sous lesquelles notre identité a été interdite, sous peine de mort. Mais notre langue, nos traditions, notre religion et notre musique sont restés intacts.

Ma sœur est allée manifester sur la place Syntagma, elle me raconte que ce qui se passe est beau, rempli d’espoir, et glorieusement démocratique. Une foule totalement non-partisane de centaines de milliers de personnes a occupé la place devant le Parlement. Ils se partagent le peu de nourriture et de boissons qu’ils ont. Un micro est à disposition, et n’importe qui peut y parler pour quelques minutes – et même proposer un vote à main levée. La citoyenneté, en somme.

Et voici ce qu’ils disent :

Nous ne souffrirons pas plus longtemps pour que les riches puissent devenir plus riches encore. Nous n’autorisons aucun politicien – ils ont si spectaculairement échoué - à emprunter plus d’argent en notre nom. Nous ne leur faisons pas confiance à eux ni à ceux qui nous prêtent cet argent. Nous voulons de nouveaux représentants responsables à la barre, pas ceux qui sont viciés par les fiascos du passé. Ceux-là sont à court d’idées.

Où que vous soyez dans le monde, leurs propos s’appliquent.

La monnaie est une marchandise inventée pour aider les gens, en facilitant les transactions entre eux. Ce n’est pas une richesse en elle-même. La richesse, ce sont les ressources naturelles, l’eau, la nourriture, le territoire, l’éducation, les talents, l’esprit, l’ingénierie, l’art. À ce titre, le peuple grec n’est pas plus pauvre qu’il ne l’était il y a deux ans. De même que le peuple espagnol, irlandais ou britannique ne sont pas plus pauvres.

Et pourtant, nous souffrons tous à des niveaux différents, juste pour que certaines sommes (qui représentent de l’argent qui n’a jamais vraiment existé) soient transférées d’une colonne à une autre d’un bilan comptable.

C’est pourquoi l’enjeu en Grèce vous concerne aussi : parce qu’il s’agit d’un combat pour notre droit à l’auto-détermination, de demander de nouveaux processus politiques ; notre droit à la souveraineté contre les intérêts d’entreprises privées qui nous traitent comme du bétail pour leur propre bénéfice. C’est un combat contre un système qui fait en sorte que ceux qui font le mal ne soient jamais punis, alors que les plus pauvres, les plus décents, ceux qui travaillent le plus, sont ceux qui supportent le fardeau.

Les Grecs disent non à tout cela. Et vous, que dites-vous ?


Article initialement publié sur le blog de Alex Andreou

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Traduction : Stanislas Jourdan

Retrouvez notre dossier sur la crise grecque :

La BCE fait obstruction à la démocratie

#g(r)eekrevolutionDebtocracy, le documentaire qui secoue la Grèce

La BCE, donjon vacillant de l’Europe

Debtocracy, le documentaire qui secoue la Grèce

Image de Une : Marion Boucharlat

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http://owni.fr/2011/06/26/la-crise-grecque-au-dela-de-la-mythologie/feed/ 114
Grèce: la BCE fait obstruction à la démocratie http://owni.fr/2011/06/18/bce-obstruction-democratie/ http://owni.fr/2011/06/18/bce-obstruction-democratie/#comments Sat, 18 Jun 2011 15:55:56 +0000 Christian Chavagneux http://owni.fr/?p=70407 Face aux atermoiements des États européens pour décider d’une aide à la Grèce, la Banque centrale européenne (BCE) en profite pour s’imposer comme un acteur politique dictant sa volonté, celle du toujours plus d’austérité au bénéfice des créanciers. Devenant un acteur politique engagé, l’institution ne peut plus bénéficier de son statut d’indépendance : elle doit rendre des comptes, démocratiquement, de ses décisions irresponsables qui nous conduisent droit à la panique.

La Grèce est prise dans un cercle vicieux : ses déficits budgétaires (autour de 10 % du PIB cette année) imposent une cure d’austérité qui affaiblit tellement la croissance que les recettes fiscales fondent, ce qui accroit le déficit. Au final, le pays se retrouve avec une dette colossale (160 % du PIB) et des intérêts sur la dette qui expliquent, selon les données de la Commission européenne, environ 70 % du déficit.

Comment aider la Grèce ? Qui doit payer ?

Tout le monde doit s’y mettre. Les Grecs, en premier. Ils ont vécu avec des dépenses délirantes pendant plusieurs années : l’austérité est nécessaire. La population a accepté les mesures de l’an dernier en échange des 110 milliards d’aide de l’Europe et du FMI. Les riches devraient être mis plus à contribution mais le reste de la population a accepté ses baisses de pouvoir d’achat et la montée du chômage. Les manifestations récentes ont vu le jour pour répondre à une demande supplémentaire d’austérité.

Les autres pays européens contribuent à aider la Grèce en se substituant aux créditeurs privés : puisque les marchés ne veulent plus prêter à la Grèce qu’à des taux – délirants – de l’ordre de 17 %, l’Europe emprunte à bas taux, grâce à la garantie de l’Allemagne et de la France, et reprête à la Grèce de quoi faire ses fins de mois. On pourrait ainsi imaginer que l’Europe prête au pays au fur et à mesure pour assurer les remboursements de dette qu’il doit assurer et remplace petit à petit les créditeurs privés pour devenir le seul créditeur de la Grèce. Mais l’Allemagne ne veut pas que les États soient les seuls à payer, les créditeurs privés doivent aussi prendre leur part du fardeau.

La façon violente est de leur imposer une réduction de la valeur de leurs créances. Les banques allemandes et françaises auraient de quoi supporter une annulation partielle de leurs créances, d’au moins 30 % selon certaines estimations. Mais le capital des banques grecques serait rogné, et les établissements en faillite. Il faudrait les nationaliser et utiliser une partie des fonds européens pour les recapitaliser. Pourquoi pas. Mais le risque existe que cela entraîne un mouvement de panique sur l’Irlande et le Portugal, voire l’Espagne, l’Italie et la Belgique. Le risque est peut être surestimé mais personne ne veut tenter le coup.

Il y a donc une façon plus douce qui consiste à faire ce qui a toujours été fait historiquement dans ce genre de cas : rééchelonner la dette. Les banques font de nouveaux crédits pour rembourser les anciens, voire allongent les échéances des prêts, voire réduisent les taux d’intérêt. Les faire contribuer ainsi touche peu leurs comptes et aide les grecs à ne pas devoir faire de la surenchère dans l’austérité. Selon une étude confidentielle du FMI, la Grèce aurait besoin d’environ 140 milliards de dollars pour assurer ses échéances 2012-2014 et de 90 milliards si les créanciers acceptent d’allonger les échéances comme le réclament les Allemands. Ce serait encore moins avec une baisse des taux d’intérêt.

L’odieux chantage de la BCE

Jean-Claude Trichet (président de la BCE, ndlr) est vent debout contre cette participation du secteur privé au partage du fardeau de la crise (et la France aussi). Et il ne se contente pas de mot, il menace les États. Je répète, tellement c’est ahurissant : la BCE menace les États qui veulent aider la Grèce ! Comment ? Simplement en tenant le discours du type : « Si vous faites ça, je n’accepte plus les titres de la dette souveraine grecque que les banques du pays m’amènent comme contreparties collatérales des liquidités que je leur prête » .

Or, comme les marchés ne veulent plus prêter aux banques grecques et que leur source de liquidité est la BCE, Trichet menace de faire sauter le système bancaire grec si on demande un petit effort aux créanciers du pays ! Pas un gros effort, juste faire ce qu’ils ont fait dans les années 1980-1990 pour les pays latino-américains et africains qui ne pouvaient plus rembourser leurs dettes : prêter de l’argent frais en allongeant les échéances.

Cet acte de chantage est antidémocratique, inqualifiable de la part d’une banque centrale et orienté politiquement en faveur des créanciers privés internationaux et d’une austérité extrême pour les Grecs qui ne l’acceptent pas. L’opposition grecque qui, lorsqu’elle était au pouvoir a dépensé sans compter et trafiqué les comptes publics, bref ceux qui ont mis le pays dans cet état, refusent aujourd’hui d’endosser l’austérité dans un gouvernement d’union nationale et appellent à des élections anticipées. Si cela se produit, une fois élus, ils répudieront la dette.

Par la faute de la BCE, on risque alors de finir dans une panique désordonnée au lieu d’un partage du fardeau organisé.


Article initialement publié sur le blog de Christian Chavagneux

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“Debtocracy”, le documentaire qui secoue la Grèce http://owni.fr/2011/06/09/debtocracy-documentaire-choc-grece/ http://owni.fr/2011/06/09/debtocracy-documentaire-choc-grece/#comments Thu, 09 Jun 2011 06:28:31 +0000 Stanislas Jourdan http://owni.fr/?p=66660
Cette interview a été initialement publiée sur OWNI.eu le 6 mai dernier. Suite à la publication de la version sous-titrée en français du documentaire, nous publions aujourd’hui la traduction française.

Né à Athènes, Aris Hatzistefanou, 34 ans, est un journaliste à toute épreuve depuis ses plus jeunes années. Journaliste en Palestine, puis à Londres pour la BBC, son émission de radio “infowar” sur la station grecque Sky Radio, très écoutée, fut arrêtée quelques jours seulement avant la publication du documentaire Debtocracy, dont le message est à contre-courant de la pensée dominante.

Ce projet a attiré l’attention de plus d’un million de personnes en Grèce, et a popularisé une campagne nationale demandant une commission d’audit de la dette publique du pays. OWNI s’est entretenu avec l’homme derrière ce subversif documentaire qui secoue l’opinion grecque, dans une période très difficile pour le pays.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

(Cliquer sur le bouton CC en haut du player pour sélectionner la langue des sous-titres)

Quelle est l’histoire de Debtocracy ?

L’idée nous est venue après une émission sur Sky Radio sur la manière dont le président équatorien avait géré la dette colossale du pays : il mis en place une commission chargée d’auditer la dette souveraine du pays, et arriva à la conclusion que d’autres pays étaient en train d’utiliser l’Équateur comme un “esclave”, tout comme l’Argentine et d’autres pays avant lui. Par conséquent, le gouvernement équatorien força les créanciers à subir un « haircut » [des pertes, ndlr] de 70%.

Dans le même temps, en Grèce, des gens étaient en train de lancer une initiative similaire, et recherchaient du soutien pour cela. Du coup, mon émission sur Sky Radio entrait en écho avec leur discours. Et beaucoup de gens semblaient se demander si nous pouvions faire la même chose en Grèce.

Katerina Kitidi (éditrice en chef de TV XS) et moi nous sommes alors décidés à produire ce documentaire. Mais nous n’avions pas d’argent, et ne voulions surtout pas demander des financements auprès d’un quelconque parti politique, syndicat, entreprise, ou pire, une banque. Nous avons alors eu l’idée de demander aux gens de nous aider en lançant une campagne de crowdfunding.

Et cela a très bien marché ! Nous avons récolté 8.000 euros en seulement dix jours, ce qui est pas mal du tout en Grèce, surtout dans le contexte actuel.

Au début, ce projet était censé n’être qu’une vidéo de plus sur YouTube ! Mais comme beaucoup de gens nous ont proposé leur aide (des professionnels de l’audiovisuel notamment), et que beaucoup de gens nous ont aidés financièrement, nous avons pu réaliser un véritable documentaire. À un moment, nous avions même tellement de dons que nous avons décidé d’investir dans la promotion du film, ce qui n’était pas prévu.

Alors que ce projet avait été initié par deux personnes, environ quarante personnes ont contribué au final.

Katerina Kitidi et Aris Hatzistefanou.

Comment le film a été reçu en Grèce ?

Nous avons eu plus d’un demi-million de vues en moins d’une semaine, et nous sommes aujourd’hui à plus d’un million. Mais en dépit de ce succès, les média grecs n’en touchèrent pas un mot au début. Puis, quand ils ont vu le succès du film, ils ne pouvaient plus faire comme si nous n’existions pas. Il sont alors commencé à nous critiquer et à tenter de nous décrédibiliser. Jusqu’à présent, aucune chaine de télévision n’a parlé de nous, même négativement.

En fait, le jour où ils le feront, c’est que nous aurons gagné.

Quel est le message que vous voulez faire passer avec ce documentaire ?

Nous défendons le point de vue que la situation actuelle n’est qu’une partie d’un problème bien plus global, notamment lié au problème de l’euro. Parce que l’euro est divisé entre son cœur et la périphérie, nous sommes condamnés à souffrir de pertes de compétitivité face à l’économie mondiale, car nous ne pouvons pas dévaluer notre monnaie.

Je ne nie pas que nous avons notre propre part de responsabilité. Le problème de la Grèce est que notre fiscalité ne s’est pas adapté au modèle d’État-providence que nous avons mis en place : les entreprises ne sont pas assez taxées, les déficits ne sont donc pas contrôlés. Nous avons aussi un grave problème de corruption, mais cela reste un détail : nous pourrions mettre tous les politiques en prison, mais qu’est-ce que cela changerait ?

Bref, ce qui se passe actuellement ne peut pas être totalement de la faute des “PIIGS”, comme ils nous appellent.

Nous disons aussi que le modèle allemand n’est pas un modèle à suivre. Ils ont simplement gelé les salaires depuis dix ans ! Ce n’est pas soutenable pour l’ensemble de l’Europe !

Certains disent que votre point de vue n’est pas impartial. Que leur répondez-vous ?

Tout d’abord, nous n’avons jamais prétendu être mesurés. C’est même plutôt l’inverse, puisque nous pensons que nos contradicteurs ont largement eu le temps et l’espace médiatique pour faire valoir leur position. D’ailleurs, leur position n’est pas vraiment équilibrée non plus…

Certains critiquent aussi le fait que l’Équateur n’est pas un bon exemple, car c’est un pays en voie de développement qui a du pétrole. Mais le pétrole ne représente que 25% du PIB de l’Équateur, et nous, nous avons nous aussi en Grèce notre propre pétrole : le tourisme.

Après, on aurait pu prendre n’importe quel autre pays comme exemple, il y aurait toujours des gens pour dire que « comparaison n’est pas raison », même si le contexte est tout de même similaire, avec une spirale d’endettement et l’intervention du FMI. Mais au final, ils essaient juste de faire dériver la conversation afin de ne pas répondre au principal sujet de ce film : la nécessité de créer une commission d’audit de la dette.

À votre avis, que devrait faire la Grèce aujourd’hui ?

C’est clair que la Grèce ne peut repayer sa dette, que celle-ci soit légale ou pas, et quel que soit son montant et son taux d’intérêt. Plus de 350 milliards de dettes, c’est déjà trop. Très ironiquement, les marchés semblent plus lucides que le gouvernement, qui continue de dire que l’on peut trouver l’argent. Mais les marchés ne sont pas stupides. Les plans de sauvetage n’ont en vérité qu’un seul objectif : sauver les banques françaises et allemandes, qui tomberaient si la Grèce faisait banqueroute.

Donc, de notre point de vue, nous ne devrions rien attendre des décideurs européens. Si nous attendons, il sera trop tard pour prendre les mesures nécessaires. Nous devons donc trouver nous même des solutions, et lancer des initiatives.

Une fois que cela est dit, la première chose que nous devons faire et de mener un audit de la dette grecque, de manière à discerner la dette légale de celle qui ne l’est pas. Un certain nombre d’indices tendent à montrer qu’une grande partie de la dette est odieuse, voire illégale. Mais seule une commission d’audit saurait le démontrer. C’est pourquoi nous soutenons complètement cette initiative, même si nous soulignons l’importance que cette commission soit menée de manière transparente et démocratique. Pas par les parlementaires.

Après, nous sommes plus radicaux que d’autres dans nos propositions car nous pensons que nous devrions stopper le remboursement de la dette, quitter l’euro, et nationaliser le secteur bancaire. Ce n’est pas quelque chose de facile à défendre, car cela parait très radical, mais même certains économistes et hommes politiques commencent aussi à étudier ces options.

Nationaliser les banques peut sembler être une proposition communiste, mais j’y vois plutôt du pragmatisme : il faut protéger le pays d’une éventuelle fuite des capitaux vers l’étranger, dans le cas où nous quittons l’euro.

Avez-vous des liens avec d’autres initiatives de ce type en Europe ?

Nous avons été contactés par de nombreux groupes, notamment pour que nous traduisions le documentaire. Ce qui est désormais chose faite. Mais nous ne collaborons pas vraiment avec eux en tant que tel, nous leur permettons simplement de réutiliser notre travail, qui est sous licence Creative Commons.

Comment voyez-vous l’avenir de la Grèce ?

L’année dernière, il y a eu plusieurs soulèvements contre le plan de sauvetage du pays, mais les citoyens sont très découragés depuis. Pendant les dix dernières années, l’opposition n’a jamais rien proposé qui puisse rassembler l’opinion publique. Certains pensent que les grecs se font une raison, mais je sens que l’indignation est toujours bien là, sous nos pieds. Elle n’attend qu’un nouveau prétexte pour être ravivée.

Il est intéressant de noter qu’aucun parti politique n’a le contrôle des mouvements de protestation, et que personne ne guide ce mouvement. Je redoute donc que la situation ne s’enflamme de nouveau, d’une manière violente. Mais il est impossible de prévoir quand et pourquoi.

Quelle est la suite pour Debtocracy ?

Grâce à toutes les personnes qui nous ont soutenus, nous avons collecté plus d’argent que nécessaire pour la production du film. Nous avons donc décidé de créer un compte spécial pour que les gens déposent leurs dons. Si nous n’utilisons finalement pas cet argent pour un nouveau projet dans les six mois, les donateurs seront remboursés.

Franchement, nous ne nous attendions pas à un tel succès avec si peu de moyens. Ce n’était pas facile, mais nous nous sommes prouvé que nous pouvions faire de grande choses avec peu de ressources, surtout quand vous êtes entourés de personnes talentueuses.

Internet nous a beaucoup aidés, mais nous voyons aussi les limites de l’outil. Nous devons aujourd’hui aller à la rencontre de ceux qui ne sont pas forcément sur Internet, notamment à l’extérieur d’Athènes. Si nous n’étions que sur Internet, notre approche resterait trop élitiste. C’est pourquoi nous envisageons de distribuer des DVD et d’organiser des projections dans des théâtres ou des cinémas.

Nous voulons vraiment aller plus loin, faire face aux tabous des médias mainstream grecs. Aujourd’hui, si les gens ne participent pas eux-mêmes à la production de l’information, il n’y aura jamais aucune entreprise de média prête à leur donner la parole.


Crédit photo : Debtocracy

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http://owni.fr/2011/06/09/debtocracy-documentaire-choc-grece/feed/ 57
#g(r)eekrevolution http://owni.fr/2011/06/02/greekrevolution-grece-fmi-ue-spanishrevolution/ http://owni.fr/2011/06/02/greekrevolution-grece-fmi-ue-spanishrevolution/#comments Thu, 02 Jun 2011 12:17:14 +0000 Nikos Smyrnaios http://owni.fr/?p=65776 Le dimanche 29 mai 2011 la place Syntagma d’Athènes a connu l’une des plus grandes manifestations de son histoire. Cent mille Indigné(e)s ont occupé la place pacifiquement et beaucoup d’entre eux y sont toujours. Dans le sillage du Printemps arabe et de la Democracia Real espagnole, un nouvel acteur politique est en train d’émerger dans le pays : le peuple connecté.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Le 29 mai, la place de Syntagma, où en 1843 la foule avait réclamé une Constitution, était noire de monde. Elle n’a pas désempli depuis. Comme en Tunisie, en Égypte et en Espagne – toutes proportions gardées – le mouvement agrège des groupes sociaux divers. Il y a les fonctionnaires décriés et dévalorisés, les petits entrepreneurs familiaux subissant la récession, les retraités paupérisés, les cadres du privé dépités par la corruption.

Le mouvement des Indignés grecs se présente comme « apolitique », ressemblant un large éventail d’opinions allant de l’extrême gauche aux patriotes de droite, et des étatistes aux libéraux. Mais ce sont surtout les jeunes – étudiants chômeurs et salariés – qui constituent le cœur du mouvement. Polyglottes, sur-qualifiés et frustrés de leur sort, ils sont aussi les plus déterminés.

Infrastructure informationnelle

L’emprise des jeunes a introduit l’internet et les médias sociaux dans la partie. Ils constituent l’infrastructure informationnelle du mouvement. Les blogs, les réseaux sociaux et les plateformes d’hébergement de contenu permettent de se coordonner, mais également de proposer une information alternative en temps réel. Et ceci à une échelle internationale. Le contact avec les Espagnols par exemple est permanent. Les uns observent les autres par webcams et smartphones interposés. On s’inspire des innovations et des initiatives qui se créent aux quatre coins de l’Europe, on se chabre, on se motive…

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Le journalisme citoyen est au cœur du mouvement grec car il permet d’abord d’articuler une voix discordante face à l’uniformité des médias traditionnels. Ces derniers, aux mains d’une élite d’hommes d’affaires ayant largement profité des largesses de l’État, ne cessent de déformer la réalité sociopolitique du pays pour soutenir les mesures du gouvernement et de la Troïka. C’est la raison pour laquelle, en Grèce, les médias et les journalistes les plus en vue sont violemment rejetés par la population, au même titre que le système politique.

Le 29 mai, Mega Channel, la chaîne la plus regardée du pays, a subi ainsi sur Facebook un assaut par des anonymes qui voulaient protester contre la faible couverture du mouvement. Une vague des commentaires critiques voire insultants a obligé Facebook à  bloquer l’accès à la page officielle de la chaîne. Le lendemain de l’attaque, le journal télévisé de Mega a couvert la manifestation des Indignés avec plusieurs reportages et sur un ton très favorable.

Facebook a d’ailleurs été le facteur qui a permis au mouvement de se massifier étant donné son taux de pénétration de plus de 70% des internautes. Il a permis aux Indignés de toucher des populations non habituées aux manifestations. Des gens qui n’avaient jamais manifesté y ont été entraînés par des connaissances plus ou moins proches.

Système d’information alternatif

Au delà de son rôle dans la dénonciation et la mobilisation, l’internet grec a donné ces derniers temps naissance à un véritable système d’information alternatif, fondé sur le journalisme citoyen. Les composants de ce système préexistaient pour la plupart, mais le mouvement des Indignés les a structurés autour d’une cause commune. Ainsi, tous les soirs Radiobubble construit son journal radiophonique à partir des informations de terrain diffusées par ses auditeurs à travers Twitter. Implantée au centre d’Athènes, elle fédère un réseau des correspondants composé de journalistes professionnels et de simples citoyens.

Le portail ThePressProject quant à lui rediffuse tous les soirs en direct l’Assemblée générale tenue sur la place de Syntagma. Les créateurs du site ont également financé le documentaire Debtocracy, dénonçant les effets de la dette dite « odieuse », c’est à dire illégalement contractée. Ils ont utilisé la méthode de crowd-funding, faisant directement appel aux dons des internautes, pour permettre aux journalistes Katerina Kitidi et Aris Hatzistefanou de tourner un film. Celui-ci a dépassé depuis le demi million de visionnage sur les différents plateformes web et a été traduit en plusieurs langues. Les sites internet ad hoc, comme Real-democracy.gr ou M25gr, se sont joints aux centaines des blogs préexistants et aux groupes Facebook qui poussent comme des champignons.

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En dépit des techno-sceptiques comme Evgeny Morozov, l’exemple grec démontre encore une fois qu’internet constitue désormais la condition matérielle sine qua non de tout mouvement social de masse. Il ne s’agit pas d’un miracle technologique, mais d’une configuration historique unique alliant des mouvements sociaux et générationnels divers mais proches à des outils de communication inédits. C’est le mouvement des cognitaires, y compris en Grèce.

Le but des Indignés consiste désormais à occuper l’espace public. Des dizaines d’assemblées générales se tiennent tous les soirs à Athènes, Thessalonique ou Patras. Le mouvement se structure petit à petit. Il entre ainsi dans sa phase la plus difficile. Il s’agit d’accoucher d’une mutation sociale et politique profonde. Sa principale revendication est que le peuple ait son mot à dire sur la suite : un referendum sur l’acceptabilité, ou pas, des mesures d’austérité à l’image de l’Islande est désormais exigé.

Une tutelle de fait de la troïka : FMI, UE, BCE

Parmi tous les pays européens en crise, la Grèce est indiscutablement dans la pire situation. Depuis 2010, la Troïka composée de l’Union européen, de la Banque centrale européenne, et du Fond monétaire international exerce une tutelle de fait sur le pays, le gouvernement socialiste du Pasok assurant l’exécution des injonctions. Pour les salariés et les retraités, celles-ci prévoient diminutions de salaire, suppression des conventions collectives et hausses de la fiscalité indirecte, socialement injuste. L’objectif déclaré de cette politique, largement illusoire, est de permettre à la Grèce de rembourser les dettes faramineuses que les gouvernements successifs ont contractées depuis trente ans.

Les Grecs sont pris en tenaille entre la dégradation accélérée de leur niveau de vie, qui désormais touche toute la population, et les exigences pressantes de leurs créanciers. Ces exigences minent la croissance, laminent le pouvoir d’achat et augmentent les tensions sociales déjà exacerbées. C’est ainsi que fonctionne le cercle vicieux dont les conséquences s’étalent sur les écrans de télévision du monde entier, entre dégradations par les agences de notation et violents affrontements avec la police.

Cette mécanique n’a pu être enrayée jusque là. Les partis de gauche minés par leurs divisions et les centrales syndicales perçues comme archaïques et/ou complices de la situation peinent à mobiliser sur les mots d’ordres classiques de grève et de manifestation.

Les défilés syndicaux et militants se heurtent systématiquement à la répression policière. Lors du dernier défilé de ce genre le 11 mai dernier, un manifestant et blogueur, Yannis Kafkas, a été frappé violemment par les policiers anti-émeute. Il a finalement échappé à la mort après être resté plusieurs jours dans le coma. Un Français présent sur place et dont le tabassage a été filmé a même témoigné de la violence de cette répression. En Grèce, tout le monde se souvient aussi des trois employés de la banque Marfin brûlés vifs dans leur lieu de travail lors de la manifestation massive du 5 mai 2010.

Mais l’exemple espagnol et une rumeur infondée ont suffit à renverser la situation. Les jeunes d’abord, puis la masse des classes moyennes, largement fatalistes jusqu’à là, ont fait irruption sur la scène publique le mercredi 25 mai 2011. La rumeur, infondée mais reprise sur des blogs et jusqu’aux médias dominants, voulait que les Espagnols de la Puerta del Sol avaient inventé un nouveau mot d’ordre provocateur :

Silence, les Grecs dorment !


Article initialement publié sur Smyrnaios sous le titre : “#greekrevolution: en Grèce la révolte rime avec Indignation et Internet”
Crédits photo FlickR CC by-nc-nd Giotse

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